Quand la science dépasse les bornes

Remise en place de la borne-frontière 126 sur le site de Meyrin, sous le contrôle d'un ingénieur de la direction de l'information du territoire de Genève. (Image: CERN)

 

Par Corinne Pralavorio

 

Cette histoire de bornes ne se borne pas à celle de simples pierres. Vous avez sans doute aperçu ces stèles numérotées aux limites du territoire franco-genevois : 440 bornes-frontière remarquables sont disposées sur les 103 kilomètres de frontière entre Genève et la France, dont 188 à la limite du département de l’Ain. Elles ont été installées après le congrès et les traités entre 1814 et 1816 qui rattachèrent Genève à la Confédération suisse et tracèrent les pourtours du nouveau canton. On les qualifie de « remarquables » par leur taille et la présence de gravures qui indiquent notamment la direction de la borne précédente et la borne suivante. La frontière est également matérialisée par d’autres bornes, non remarquables, de simples chevilles scellées dans le sol et des cours d’eau.  

 

Avec sa position unique à cheval sur deux pays, le site principal du CERN compte trois bornes remarquables, numérotées 124, 125 et 126. Mercredi 28 novembre, la borne 126, qui avait été retirée pour réaliser les travaux du parking du restaurant 2, a été remise à son emplacement originel. La manœuvre est plus délicate qu’il n’y paraît : la borne doit être placée et orientée au centimètre près. Aussi l’opération a-t-elle été préparée et dirigée par un ingénieur de la direction de l'information du territoire de Genève avec l’aide d’un appareil de mesures d’angles et de distances (tachéomètre). L’orientation de la borne est importante car la gravure en son sommet doit indiquer correctement le coude dessiné par la frontière.

 

L’histoire des bornes-frontière raconte des fragments de celle du CERN. Édifié aux confins du canton de Genève dans les années 1950, le Laboratoire s’est vite retrouvé à l’étroit. Comme il était impossible de trouver de la place du côté de Satigny ou de Meyrin, la Suisse et la France conclurent un accord en 1965 pour une extension sur le territoire français. Il s’agissait alors de construire le premier collisionneur de protons au monde, les Anneaux de stockage à intersections (ISR), mis en service en 1971. Dès lors, les bornes-frontière se retrouvèrent à l’intérieur du Laboratoire. La construction du Booster du PS, mis en service en 1972, vint encore compliquer l’histoire. Le petit anneau de 150 mètres de circonférence fut construit sur la frontière et recouvert de terre ; il se retrouva donc sous la frontière et devint le premier accélérateur transfrontalier. La borne-frontière 125, autrefois à la surface, fut préservée au fond d’un puits où elle se trouve toujours. C’est pourquoi vous aurez peu de chance de la voir, tandis que la 124 est bien visible sur la bande herbeuse au-dessus du PS, entre les bâtiments 271 et 365.

 

La borne 124, au-dessus du PS, date de 1818 et arbore une fleur de lys côté Français et un "G" côté genevois, comme toutes les bornes-frontière datant de cette époque. (Image : Jacques Monney)

 

Pour l’anecdote, les bornes installées juste après l’accord de 1816, côté Pays de Gex, sont datées de 1818 et arborent une fleur de lys du côté français et un « G » du côté genevois. Mais celles qui ont été remplacées au fil du temps, arborent un « S » (Suisse) du côté genevois et se sont débarrassées de la fleur de lys, symbole de la royauté, côté français pour laisser la place à un « F ». Mais à la frontière de la Haute-Savoie, le « S » côté France rappelle l’appartenance du territoire au Royaume de Sardaigne en 1816. Tandis que les bornes réinstallées plus tard affichent un « S » côté Suisse. C’est à en perdre son latin. Enfin, dernière ironie de l’histoire, un Britannique et un Américain, Ernest Rutherford et Richard Feynman, ont donné leur nom aux routes qui longent la frontière sur le site du CERN. Comme quoi, la science ignore bel et bien les frontières et les nationalités.

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